Espagne : le prix à payer pour avoir construit du solaire sans construire le stockage


Espagne : le prix à payer pour avoir construit du solaire sans construire le stockage

Espagne : le prix à payer pour avoir construit du solaire sans construire le stockage

L'Espagne a longtemps été présentée comme le bon élève européen de la transition énergétique : ensoleillement abondant, capacité solaire installée parmi les plus importantes du continent, ambitions affichées très hautes. Aujourd'hui, le pays encaisse la facture d'avoir avancé trop vite sur un seul pilier (produire) sans avancer au même rythme sur les deux autres (transporter, stocker). Le résultat se compte en centaines d'heures par an où produire de l'électricité coûte de l'argent au lieu d'en rapporter, et en 2 milliards d'euros de dettes du secteur renouvelable actuellement en restructuration.

Le paradoxe des prix négatifs, expliqué simplement

Un prix négatif sur le marché de l'électricité, ça veut dire qu'un producteur paie pour avoir le droit d'injecter son électricité sur le réseau, plutôt que d'être payé pour ça. Ça semble absurde, et pourtant c'est devenu une réalité récurrente en Espagne, sur des centaines d'heures chaque année.

Le mécanisme est simple à comprendre une fois posé : quand il y a trop d'électricité produite au même moment par rapport à ce que le réseau peut absorber ou que la demande peut consommer, quelqu'un doit accepter de réduire sa production, ou payer pour continuer à injecter quand même. En pleine journée ensoleillée, avec des centaines de milliers d'installations solaires qui produisent toutes en même temps, c'est exactement ce qui arrive.

Pourquoi un pays aussi avancé sur le solaire se retrouve dans cette situation

Le diagnostic est resté remarquablement simple, une fois qu'on regarde les trois piliers d'un système électrique fonctionnel : produire, transporter, stocker. L'Espagne a massivement investi sur le premier pilier. Les deux autres n'ont pas suivi au même rythme.

Produire : la capacité solaire installée a explosé ces dernières années, portée par des coûts de production en chute libre et des objectifs climatiques ambitieux.

Transporter : les réseaux de distribution et les interconnexions avec les pays voisins n'ont pas été renforcés au même rythme que la capacité de production. Résultat, une partie de l'électricité produite ne peut tout simplement pas être acheminée là où elle serait utile au moment où elle est produite.

Stocker : c'est le maillon le plus coûteux et le plus lent à développer, et c'est celui qui a le plus pris du retard. Sans stockage à grande échelle (batteries industrielles, mais aussi stockage résidentiel diffus), tout ce qui est produit en trop au même instant doit soit être consommé immédiatement, soit être jeté, soit être vendu à perte.

La conséquence financière de ce déséquilibre est déjà chiffrée : 2 milliards d'euros de dettes du secteur renouvelable espagnol sont actuellement en cours de restructuration. Des projets financés en misant sur un certain niveau de revenus par kWh produit se retrouvent avec des revenus bien inférieurs, une partie de leur production ne trouvant plus preneur à un prix positif.

Ce que ça dit pour la France, et pour vous

La France n'en est pas là, mais la mécanique de fond est universelle, pas spécifique à l'Espagne. Plus un pays installe de capacité solaire sans développer en parallèle le stockage et les réseaux, plus le risque de prix négatifs récurrents aux heures de forte production se rapproche. Des épisodes ponctuels de prix négatifs existent déjà en France certains jours de forte production printanière ou estivale, sans être encore aussi fréquents qu'en Espagne.

Ça éclaire d'un jour nouveau le choix français d'un tarif de rachat unique et fixe à 1,1 centime le kWh depuis juin 2026 (voir la lettre sur la comparaison avec la réforme suisse). Un tarif aussi bas décourage déjà mécaniquement l'intérêt de sur-dimensionner une installation résidentielle au-delà de sa propre consommation, ce qui limite indirectement le risque de contribuer à ce genre de déséquilibre à l'échelle du réseau nationale.

Pour un particulier qui envisage une installation aujourd'hui, la leçon espagnole se résume à une phrase déjà familière si vous suivez cette lettre : dimensionner une installation sur sa propre consommation réelle, pas sur l'idée de produire un maximum pour revendre, reste le choix le plus robuste, à la fois pour votre propre rentabilité et, à une échelle bien plus large, pour la stabilité du réseau électrique dans son ensemble.